Le vide des loisirs est le vide de la vie dans la société actuelle, et ne peut être rempli dans le cadre de cette société. Il est signifié, et en même temps masqué, par tout le spectacle culturel existant dans lequel on peut distinguer trois grandes formes.
Il subsiste une forme « classique », reproduite à l'état pur ou prolongée par imitation (par exemple la tragédie, la politesse bourgeoise). Il existe ensuite une infinité d'aspects d'un spectacle dégradé, qui est la représentation de la société dominante mise à la portée des exploités pour leur mystification propre (les jeux télévisés, la quasi- totalité du cinéma et du roman, la publicité, l'automobile en tant que signe de prestige social). Enfin, il y existe une négation avant-gardiste du spectacle, souvent inconsciente de ses motifs, qui est la culture actuelle « dans ce qu'elle a d'original». C'est à partir de l'expérience de cette dernière forme que la « rage contre la culture » arrive à rejoindre justement l'indifférence qui est celle des prolétaires, en tant que classe, devant toutes les formes de la culture du spectacle. Le public de la négation du spectacle ne peut plus être, jusqu'à la fin même du spectacle, que le même public -- suspect et malheureux -- d'intellectuels et d'artistes séparés. Car le prolétariat révolutionnaire, se manifestant comme tel, ne saurait se constituer en public nouveau, mais deviendrait en tous points agissant.
L'espace social de la consommation des loisirs.
La surface circulaire grise que l'on distingue en haut et vers la gauche de ce cliché (stade de Milwaukee) est occupée par les 1 8 membres de deux équipes de base-ball. Dans la première zone restreinte qui l'entoure, il y a 43.000 spectateurs.
Ils sont eux-mêmes encerclés par l'immense zone de stationnement de leurs voitures vides.
Il n'y a pas de problème révolutionnaire des loisirs - du vide à combler mais un problème du temps libre, de la liberté à plein temps. Nous avons déjà dit : « Il n'y a pas de liberté dans l'emploi du temps sans la possession des instruments modernes de construction de la vie quotidienne.
L'usage de tels instruments marquera le saut d'un art révolutionnaire utopique à un art révolutionnaire expérimental. » (Debord, « Thèses sur la révolution culturelle», Internationale Situationniste, numéro 1). Le dépassement des loisirs vers une activité de libre création-consommation ne peut se comprendre que dans sa relation avec la dissolution des arts anciens; avec leur mutation en modes d'action supérieurs qui ne refusent pas, n'abolissent pas l'art, mais le réalisent. L'art sera ainsi dépassé, conservé et surmonté, dans une activité plus complexe. Ses éléments anciens pourront s'y retrouver partiellement mais transformés, intégrés et modifiés par la totalité.
Les avant-gardes précédentes se présentaient en affirmant l'excellence de leurs méthodes et principes, dont on devait juger immédiatement sur des oeuvres. L'I.S. Est la première organisation artistique qui se fonde sur l'insuffisance radicale de toutes les oeuvres permises ; et dont la signification, le succès, ou l'échec ne pourront êtres jugés qu'avec la praxis révolutionnaire de son temps.